AGRICULTURE VICTIME ET COMPLICE ?

Quand on arrive dans la commune rurale de Belles-Forêts, en Moselle, rien ne semble anormal. Des champs de céréales et des prairies à perte de vue, avec des massifs boisés derrière. Mais à y regarder de plus près, certaines parcelles ne sont pas entièrement vertes. On voit de larges surfaces de terre retournée, formant de la boue avec la pluie tombée le matin même. Ces trous, où l’orge d’hiver ne pousse plus, ont été formés par les sangliers.

« On a responsabilisé les chasseurs en leur faisant porter le coût des dégâts via le timbre sanglier. »

Thierry Coste, lobbyiste de la Fédération nationale de la chasse

Même du côté des chasseurs, on reconnaît que la situation leur est en partie imputable. Certains n’appliquent pas les consignes préfectorales en épargnant les femelles reproductives par des consignes tacites, pour ne pas se retrouver avec une trop faible population l’année suivante, et ainsi perdre des actionnaires sur un lot de chasse loué trop cher. C’est notamment ce que Christophe*, adjudicataire de chasse en Moselle, reproche à une partie de ses confrères : « En 2018, j’ai abattu presque toute la population de sangliers, à cause des dégâts importants et du risque lié à la peste porcine présente à nos frontières. Mais certains ne jouent pas le jeu, ne tirent pas assez les mères potentielles et risquent ainsi une amende. C’est gênant quand tu as mis toute ta population à blanc, j’estime avoir fait mon travail de gestionnaire de la faune chassable sur mon territoire.»  S’il n’y a plus de préconisation, il évite tout de même de tirer les mères allaitantes avec des petits tant qu’ils ne sont pas autonomes, afin de ne pas laisser des marcassins abandonnés. Il les vise en priorité dans ce cas. « Il faut toujours identifier les cibles et tirer en respectant les règles de sécurité », rappelle l’adjudicataire, lors des battues qu’il doit organiser cinq à six fois par an, pour contenir la population de sangliers dans le département.

Autre erreur majeure : l’agrainage, c’est-à-dire le fait d’attirer le gibier en répandant du grain sur le terrain de chasse. Thierry Coste, lobbyiste et conseiller politique à la Fédération nationale de la chasse, explique : « Avant, il n’y avait pas de limite, l’agrainage était du nourrissage. Mais c’est aujourd’hui interdit. Certains le pratiquent encore mal, mais tout le monde est d’accord pour qu’on le pratique de manière dissuasive, quand les plantes sont appétentes. Les agriculteurs reconnaissent que c’est utile de fixer les animaux en forêt à cette période. Il y a donc peu de dérives, car il y a une loi », poursuit-il. Une loi qui prévoit une sanction de 135 euros. La dissuasion a lieu aussi du côté des chasseurs, qui portent le poids économique de la régulation. « Les chasseurs ont conscience que c’est un problème et on les a responsabilisés en leur faisant porter le coût des dégâts via le timbre sanglier », poursuit le lobbyiste. Selon lui, 60 millions d’euros « sortent des poches des chasseurs » tous les ans pour indemniser les agriculteurs, « ce qui dégoûte les chasseurs. »

En 2019, 4200 dossiers ont été portés par les chasseurs. La fédération de Moselle a dû demander, en accord avec la préfecture, des mesures administratives et une augmentation des cotisations pour faire face à l’ampleur des dégâts.

Loisir ou profession

Les changements environnementaux ont également engendré une augmentation de la population. Les hivers plus doux, conséquence directe du réchauffement climatique, permettent aux marcassins les plus faibles de survivre et ralentissent la sélection naturelle. Les tempêtes de 1998-1999 y ont aussi contribué, car les arbres couchés ont empêché les chasseurs de prélever. « Il y a aussi eu un changement du type de culture dans la région, dû à la PAC (politique agricole commune), qui a favorisé leur pullulement. Cela leur a donné plus de nourriture, notamment quand le blé est en lait au mois de juin », analyse le chasseur Xavier Le Coq.

Les sangliers sont aussi très friands de maïs, ce qui pose problème aux céréaliers. Thibaut Joyeux, agriculteur à Belles-Forêts, confirme : « Sur cette commune, je ne peux plus en planter.» Pourtant, cette plante lui était très utile car elle nettoie les parcelles de la mauvaise herbe. Cela freine donc la rotation des cultures.

Et si les populations augmentent, les chasseurs, eux, sont moins nombreux. Gilles Humbert, responsable du service technique de la fédération de la chasse (FDC) de Moselle, le confirme : « Il y a plein de restrictions, surtout pour les adjudicataires. La population des chasseurs vieillit, les coûts sont élevés, les mentalités évoluent. Plein de gens s’essoufflent. » Le permis de chasse enregistre un taux de réussite de 75 %, soit 25 % d’abandons ou d’échecs à cause de règles non respectées. Malgré la concurrence des loisirs et la volonté de certains que la chasse soit professionnalisée, les chasseurs y sont tout de même réfractaires. 

« Seuls les extrémistes veulent abolir la chasse. Les chasseurs sont un partenaire formidable pour la gestion de la faune selon une réglementation. Si on laisse l’État gérer la faune, ce seront des fonctionnaires. Or, quand on voit le bilan économique du canton de Genève (ndlr. canton suisse où la chasse n’est plus pratiquée)… », estime Thierry Coste. « La chasse est un transfert de responsabilités. Seuls les Verts en font de la politique politicienne. Il faut être tolérant concernant les personnes qui pensent différemment et veulent réguler autrement, en respectant le vivant. Mais peu de gens veulent ce type de régulation, c’est un régime stalinien. »

Les anti-chasse prônent donc un retour des grands prédateurs, loups, ours et lynx, pour endiguer la surpopulation de sangliers. 

Selon Christophe*, l’adjudicataire de chasse, les grands prédateurs ne sont pas une solution : « Les loups et les ours ont besoin de beaucoup plus d’espace, il n’y a que les bobos parisiens qui sont en faveur de son retour. Aujourd’hui, c’est impossible, car on est 7 milliards d’êtres humains. » Il estime qu’il y aurait peu d’endroits en France pour les grands prédateurs, car ils ne pourraient vivre que dans des parcs naturels, dans des grands espaces sans population. « La nature qu’on leur propose n’est plus adaptée et les conflits avec les activités locales, comme l’élevage pastoral, deviennent intolérables», souligne-t-il. Sans compter bien sûr le coût du Plan loup, qui vise à indemniser les éleveurs. Ceux-ci perçoivent environ une centaine d’euros pour un animal tué. Selon un rapport du Sénat de 2018, le montant de cette mesure est passé de 4 millions d’euros en 2006 à 26 millions d’euros en 2017, pour un total de 11 000 victimes animales du loup en 2017.

Maître Corbeau et Maître Renard

Si le sanglier est un problème majeur pour les agriculteurs, les corvidés ne sont pas en reste. 

Marc*, éleveur des 300 brebis dans le Haut-Rhin, a même constaté que les corbeaux piquent ses bêtes lorsqu’elles se grattent à cause des tiques. «Ils sentent le sang et ça les excite », explique-t-il. Avec ces pertes, il estime que les corvidés lui coûtent 300 euros par an. Mais la chasse des corvidés est « peu attractive » pour les chasseurs, et ils sont donc moins régulés. « Il existait un produit pour les endormir, mais il n’est plus autorisé. La régulation se fait par piégeage, ce qui n’attire plus les chasseurs. Le piégeage doit se faire aussi en ville, car ils sont de plus en plus présents en zone urbaine », explique Gilles Humbert, de la FDC. Il rappelle que les dégâts qu’ils causent ne sont pas couverts. Un argument de plus en faveur de la professionnalisation.

Le renard aussi reste un obstacle pour les éleveurs de volailles. Christian Gatault, chasseur en Dordogne, nuance : « Il est aussi chassé et considéré comme nuisible chez nous. Mais aujourd’hui, 90 % des élevages de volailles sont en parc, donc les dégâts sont moindres contrairement à avant. C’est beaucoup moins important. » Mais certains agriculteurs, comme Michel Pritzy, luttent pour que cet animal ne soit plus chassé. Membre créateur du Collectif renard dans le Doubs, cet éleveur de vaches Montbéliardes estime que le renard est un allié dans son travail pour lutter contre les rongeurs. « Les renards amusent beaucoup les chiens de chasse, donc c’est l’intrus qui perturbe le loisir. On supprime le prédateur naturel et moi, je ne veux pas distribuer du poison dans mes terres, donc j’ai mis des chats. Aujourd’hui, j’en ai cinq qui vont loin et me permettent d’éviter la dératisation. Mais si j’avais des renards ils iraient plus loin et ça permettrait de couvrir plus de territoires. »

Il avait deux renards dans sa prairie, mais l’un d’eux a été tué et ostensiblement laissé à la vue de l’éleveur.

Crédit : Michel Pritzy

Pour Yannick Henry, du service expertises de la FDSEA 57 (Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles), l’argument est insuffisant : « Les campagnols et les petits rongeurs ne représentent que 10 à 15 % de son régime alimentaire. » Lors de ses observations, il a pu souvent apercevoir des spécimens avec une baguette de pain dans la gueule, preuve de son opportunisme et de l’urbanisation des campagnes.

Olivier Jaque, chef d’unité Chasse à la DDT de Moselle (Direction départementale des territoires), note aussi la disparition des habitats, notamment des haies. Beaucoup de petits mammifères, prédateurs comme rongeurs, manquent de lieux de vie et se rapprochent ainsi des humains. « Il y a vingt ans, la PAC a dicté aux agriculteurs de produire, de nourrir la planète. Donc ils se sont adaptés et ont augmenté la surface de production. » Yannick Henry réplique : « Ce n’est pas l’agriculteur lui-même qui est responsable. Si demain, on leur donne 2000 € par kilomètre de haies replantées annuellement, plein d’agriculteurs vont le faire. C’est ce qu’a fait la Chambre d’agriculture de Moselle et ça fonctionne. » Les problèmes des nuisibles en agriculture posent en fait la question plus générale de la politique agricole et environnementale, ainsi que de la rémunération des agriculteurs.

*Les noms ont été changés.