À LA RECHERCHE DE L’EXOTISME

Certaines espèces ont pris d’assaut notre biodiversité sans qu’on ne le leur demande, c’est la troisième catégorie des espèces susceptibles d’occasionner des dégâts : les espèces exotiques envahissantes. Mais l’humain est le premier responsable de la présence de ce groupe. 

Ces EEE (espèces exotiques envahissantes) causent des soucis au sein des écosystèmes aujourd’hui et sont donc chassées pour ces raisons. « Elles n’ont pas lié de relations équilibrées avec les autres espèces, c’est une raison de leur élimination », explique Patrick Haffner, mammologue au Muséum d’histoire naturelle de Paris. On différencie ces espèces allochtones des autochtones qui viennent elles du territoire français. 

Elles peuvent atteindre le milieu naturel de différentes manières. C’est le cas du vison d’Amérique qui entre en compétition avec le vison d’Europe, menacé au niveau mondial : « Les deux espèces peuvent avoir les mêmes exigences écologiques voire des comportements similaires. Une des espèces va mieux chasser donc prendre la nourriture d’un autre animal ou défendre son territoire et chasser l’autre », vulgarise Patrick Haffner. Le vison d’Amérique peut aussi être une espèce plus agressive au niveau de la reproduction. Mais ces espèces ne sont pas arrivées sur notre territoire toutes seules. Bien que quelques espèces d’oiseaux arrivent par leurs propres moyens, les EEE sont souvent importées par l’Homme. 

« C’est majoritairement la faute de l’Homme. »

Franck Vigna, vidéaste et naturaliste

Le vison d’Amérique a été importé à des fins d’élevage. Il s’est retrouvé dans la nature par fuite ou relâché par des propriétaires « ruinés par la crise » selon Patrick Haffner. Pour le ragondin et le rat musqué par exemple, « ils ont été amenés pour leur fourrure à la fin du XVIIIe siècle. » Pour Franck Vigna, vidéaste et naturaliste, « c’est majoritairement la faute de l’Homme ». Le raton laveur, lui, a pu être importé pour sa fourrure ou en guise de mascotte pendant la guerre. Mais il y a aussi des exceptions : certains animaux ont été introduits dans nos forêts dans le but principal d’être chassés, comme le daim. 

D’autres espèces comme les rongeurs les plus notoires, le rat ou la souris, ne proviennent pas originellement de France. Ils ont voyagé avec les denrées il y a quelques milliers d’années. « Dans d’autres pays de l’Est, le chien viverrin a aussi été importé du Japon pour sa fourrure. Mais pour éviter de les élever, ils les ont lâchés dans la nature et piégés », explique le chercheur.

Mais certaines EEE ne sont même pas chassables ou dans la catégorie d’Esod, explique Valentin Girod de l’OFB (Office français de la biodiversité) : « Certaines de ces espèces n’ont aucun statut, n’ont pas vraiment de réglementations en face qui permettent de les détruire de manière légale. » Et certaines Esod indigènes en métropole sont considérées comme des EEE en Outre-mer, par exemple c’est le cas du sanglier.

Dans le Haut-Rhin, où travaille Valentin, l’ouette d’Égypte y est régulée en tant que EEE : « C’est une espèce venue du Moyen-Orient et d’Asie. » Elle est très compétitive et peut détruire les nichées d’autres oiseaux, comme le canard ou le cygne. À ce titre, il y a un arrêté préfectoral dans le département. En Moselle, l’ouette est aussi présente tout comme la bernache du Canada ou encore le ragondin : « Il se développe beaucoup et fait tomber les berges », explique Olivier Jacque de la DDT de Moselle (Direction départementale des territoires).

Des dégâts et encore des dégâts

Ces espèces exotiques envahissantes causent des problèmes aussi bien chez les particuliers que dans les cultures et les forêts. C’est pour cette raison qu’elles sont classées en tant qu’animal « nuisible ». Le ragondin est la plus connue des EEE en matière de dégât ou de dégoût. La plupart des Français pensent que c’est un animal bien de chez nous, mais le ragondin provient d’Amérique du Sud : « Il cause des dégâts tout le long de l’Isle en Dordogne et c’est aussi un grand consommateur de maïs », explique le chasseur Christian Gatault.

Éric Béreaux a un étang sur son terrain de 15 km, dans l’Aisne. Le ragondin en a fait son territoire : « Ils creusent des galeries et font s’effondrer les berges ! » Par ces tunnels, le niveau de l’eau baisse et ça ne plaît pas du tout au propriétaire : « On fauche régulièrement pour éviter que les ragondins aient un abri ,et j’ai quelques cages, mais je les relâche plus loin car je suis anti-chasse. »

Le problème du ragondin n’est pas récent, à tel point que le ragondin est devenu une espèce dont on a l’habitude d’entendre parler. La Fédération de chasse de Moselle tente de lutter contre cet animal depuis dix ans : « Les employés municipaux sont formés pour lutter contre le ragondin et les rats musqués qui abîment les digues », explique Gilles Humbert, responsable du service technique de la Fédération. Pour l’adjudicataire Christophe*, il essaye tant qu’il peut de réguler ces espèces, mais « c’est anecdotique, ce n’est pas un véritable problème sur mon territoire, mais d’autres zones en France sont sévèrement touchées. »

« La nature ne s’auto-régule pas, ce n’est pas vrai. »

Gilles Humbert, service technique de la Fédération de chasse de Moselle

D’autres EEE, comme le chien viverrin ou le raton laveur, causent des dégâts sur la faune sauvage. Ils entrent en conflit avec d’autres animaux comme les chiens de chasse parfois, explique la fédération. Pour eux, c’est une nécessité de chasser ces espèces : « La nature ne s’auto-régule pas, ce n’est pas vrai ». Au même titre, les oiseaux comme la bernache du Canada ou encore l’ouette d’Égypte « dérangent la faune locale. »

Quand on compte le nombre de dégâts de sangliers comparé à celui des EEE, il est possible que ces espèces ne soient qu’un problème mineur dans la préservation de la biodiversité. Valentin Girod de l’OFB explique que certains sangliers causent autant de problèmes sur la faune locale, par exemple sur le coq de bruyère en voie d’extinction dans le Haut-Rhin, que sur la flore. « C’est un souci pour la régénération forestière, certaines zones de montagnes ne se régénèrent plus », détaille-t-il. La commission animale EELV (Europe écologie – les Verts) souligne la ressemblance entre les deux visons. La chasse peut alors toucher l’espèce protégée, le vison d’Europe.

Certains voient ces nouvelles espèces comme une alternative pour en chasser d’autres, les EEE ne sont pas seulement du négatif pour notre écosystème. Philippe Morel, gérant de l’entreprise d’extermination Champagne Hygiène 5D à Troyes, détaille une alternative d’extermination des rats grâce à une meute de visons d’Amérique : « Cette espèce a une longue durée de vie (7 à 10 ans) et elle pourrait chasser les rats indésirables, dans les fermes infestées par exemple. »

L’Homme a importé des animaux qui aujourd’hui peuvent poser problème dans notre écosystème. Mais l’être humain reste le plus ravageur sur la biodiversité. Sur ce point, associations, chasseurs, politiques sont tous d’accord, l’Homme est le premier responsable : « Le plus nuisible c’est l’Homme, on a bousillé nos écosystèmes. Il n’y a plus d’équilibre dynamique. On veut être le prédateur mais nous on ne se régule pas, on exerce une pression sur la biodiversité », s’exprime Nikita Bachelard, de la Fondation droit animal. Même constat pour Manuel Leick-Jonard de la commission EELV : l’Homme « introduit énormément de souffrance et il en est responsable. »

Pour l’adjudicataire Christophe*, tout est une question de langage. Le terme nuisible est à la base un mot humain : « Il ne peut pas l’être ou on l’est tous, surtout à 7 milliards avec la pollution, la dégradation des milieux naturels… Il y a un problème de place. Si l’on considère une nature “originelle” très riche en biodiversité, c’est l’humain le plus nuisible. Certains animaux le deviennent suite aux modifications que l’Homme impose aux milieux, car ils réussissent à s’y adapter mieux que d’autres. » Pour les plus ruraux, pas de doute, l’intrusion humaine n’est pas une bonne chose, comme l’explique Olivier*, militant végan avec son petit sanctuaire : « On a un chien-loup tchèque. Une dame est venue faire le recensement et malgré nos recommandations, elle est repassée une deuxième fois sans suivre nos conseils, résultat elle s’est fait mordre et on doit faire des tests de rage et de comportement sur nos trois chiens. »

La société dicte donc que les animaux sont nos ennemis sans prendre en compte le premier ennemi des animaux, nous-mêmes : « La société est individualiste », affirme Gilles Humbert de la fédération de chasse de Moselle. Et les chiffres ne trompent pas, selon le ministère de la Transition écologique, le taux d’artificialisation des territoires augmente de 1,4 % tous les ans. Nous grignotons les espaces de la faune et de la flore.

« Qu’on arrête de déboiser pour construire des usines qui ferment au bout de 40 ans », s’exclame le photographe animalier Jean-Luc Wolff. Pour lui, on tolère ce qu’on a envie de tolérer. D’un côté la chasse est montrée du doigt, tandis que la plupart de la population française ferme les yeux sur les abattoirs. Pour ce photographe, « le beau est rare. » Il a choisi de montrer les espèces dans leur milieu naturel qui parviennent à s’adapter tant qu’elles le peuvent dans un milieu toujours plus urbanisé.

*Les noms ont été changés.