SALES BÊTES - QUI EST LE PLUS NUISIBLE ?

ENTRE RÉALITÉ ET FICTION

Nos forêts abritent de nombreuses espèces et la cohabitation avec les humains n’est pas simple. Tout est fait pour repousser les animaux de nos territoires. C’est par la loi que nous avons décidé de classer ces animaux de la forêt, pour les réguler, les repousser ou les apprivoiser au mieux.

Ces animaux ont été classés nuisibles pendant plusieurs années. Aujourd’hui, le terme de nuisible n’existe plus depuis la loi biodiversité du 8 août 2016. « Chez les animaux sauvages, les nuisibles n’existent pas. La notion “susceptible d’occasionner des dégâts” c’est surtout symbolique, la loi derrière n’a pas changé », explique Nikita Bachelard de la Fondation droit animal. Mais pour Thierry Coste, lobbyiste à la Fédération nationale des chasseurs de France, ce changement est une réponse à la demande des agriculteurs : « Le terme de nuisible n’est plus utilisé car il est relatif. La notion est dépassée. Elle dépend de la cohabitation avec une espèce ou de sa concentration. C’est une demande du monde agricole. Le terme d’« Esod » (espèces susceptibles d’occasionner des dégâts) est donc très bien. L’animal est chassable ou non selon l’intérêt de l’espèce humaine. » Néanmoins, de nombreux arrêtés préfectoraux conservent le terme d’« animaux nuisibles ».

Gif mustélidés

« Ce qu’il faut surtout, c’est apprendre à cohabiter avec les animaux. »

Manuel Leick-Jonard, de la commission animale EELV

Mais alors que dit la loi ?

Le terme nuisible définit « un animal sauvage qui cause des dégâts au gibier et aux cultures, et dont la chasse est autorisée en dehors de la période d’ouverture, en vue de la régulation des populations. » Ces animaux sont ensuite classés dans trois catégories : la première regroupe des espèces exogènes, et les deux autres concernent des espèces indigènes.

D’après Valentin Girod de l’OFB (Office français de la biodiversité), c’est au niveau politique que cela se passe et le classement devenu Esod :  « C’est déjà une avancée. » Il explique qu’il y a deux premières catégories régies par arrêtés ministériels. La troisième catégorie d’espèces susceptibles d’occasionner des dégâts est aussi régie par des arrêtés, mais ils changent une fois par an pour déterminer trois espèces considérées nuisibles : « C’est à l’autorité préfectorale de prendre la décision », souligne-t-il.

Ce classement se fait par département, pour correspondre à la situation locale et aux dégâts provoqués par les animaux : « Une espèce peut faire des dégâts dans un département et dans d’autres non. Par exemple dans le Haut-Rhin, le renard n’est plus nuisible contrairement au sanglier », affirme Valentin Girod. Ces dégâts peuvent se manifester de différentes manières : dégâts aux cultures, chez les particuliers, sur la biodiversité et parfois sur la santé humaine. Mais la Fondation droit animal appuie sur ce point : « Juridiquement, les animaux nuisibles ne sont pas chassés comme les espèces “gibier” ; ils sont détruits », s’exclame Nikita Bachelard. Et ils sont chassés toute l’année, c’est la différence presque imperceptible qu’il est difficile de comprendre. Valentin Girod le dit lui-même : « Même pour nous, la réglementation est complexe. »

Du côté de la politique, la commission animale de EELV (Europe écologie – les Verts) trouve un non-sens dans le terme d’espèces susceptibles d’occasionner des dégâts. « Ce qu’il faut surtout c’est apprendre à cohabiter avec les animaux. Pour nous, la classification Esod doit être supprimée, il faudrait employer des méthodes de régulation autres que la chasse. Il y a des méthodes alternatives et plus douces. Par exemple, il faudrait reconstruire la chaîne avec les prédateurs », plaide Manuel Leick Jonard, co-responsable de la commission.

Certains scientifiques, comme François Moutou , vétérinaire et épidémiologiste à l’Agence nationale de sécurité sanitaire à la retraite et membre de la SNPN (Société nationale de protection de la nature), considère cette classification comme un non-sens biologique : « Il y a des enjeux financiers et cynégétiques derrière, parce qu’ils payent pour avoir le droit de chasser, et que les petits carnivores mangent leur gibier. » D’après ce chercheur, c’est aussi une question philosophique qui se cache derrière cette catégorisation : « Je ne me considère pas comme supérieur pour dire : c’est moi qui dois décider si l’autre peut vivre ou pas. »

Pourtant, la classification des nuisibles n’est pas si simple. Régie par le Code de l’environnement, ce sont les préfectures qui doivent mettre en place une liste annuelle pour les définir. La Commission départementale de la chasse et de la faune sauvage (CDCFS) permet de réunir les acteurs du monde rural pour discuter de ces animaux causant des nuisances. Chasseurs, agriculteurs, forestiers, associations et scientifiques se retrouvent pour établir une liste adaptée à l’environnement dans lequel ils se trouvent. « Ce sont trois commissions par an calées sur la délivrance d’un plan de chasse aux chasseurs. Chacun des membres y est initié. Ils travaillent sur des propositions pour lister les Esod, validées ensuite par le préfet », explique Olivier Jacque, responsable de l’unité chasse à la DDT (Direction départementale des territoires).

Souvent décriées, ces commissions de décision n’accueilleraient pas suffisamment d’associations, estiment celles-ci. Le responsable de l’unité chasse affirme justement que le Code de l’environnement ne prévoit qu’une seule association : « On respecte les textes réglementaires, parfois il y a des échanges virulents. » Mais pour lui, la liste des Esod n’est pas « inscrite dans le marbre », il donne notamment l’exemple du lapin de garenne, qui n’est plus dans la liste mosellane.

Pour Thierry Coste, les ONG ne représentent pas la population française : « Dans les commissions mixtes, les associations de défense, qui affirment représenter le grand public, réunissent 50 personnes. Les associations de chasseurs en réunissent 1000. Les ONG sont des chasseurs de prime car elles bénéficient de subventions publiques, issues du budget du ministère de la Transition écologique. En plus des dons, ce sont les contribuables qui les financent, sans contrôle. Alors que les chasseurs paient de leur poche depuis que ce n’est plus à l’ONCFS de s’occuper de la régulation. » Les échanges contradictoires font partie intégrante de ces commissions. François Moutou en a fait l’expérience au comité de décision à Paris pour la petite couronne : « L’argument, c’était que les gardes forestiers, s’ils ne tirent pas dans les nids, ils n’ont plus rien à faire. »

Défendre en toute illégalité

Aujourd’hui, ces nuisibles sont devenus les sales bêtes de nos forêts. C’est donc illégal de sauver ces espèces : sangliers, renards, corbeaux ou même pigeons ramiers. Certains militants s’essayent au sauvetage de ces animaux comme Olivier*, militant végan : « Les gens ne se doutent pas que c’est illégal. Cela paraît tellement absurde que ça soit illégal de venir en aide à un pigeon ou autre… On sait qu’on prend un risque, mais ce que les autorités ont l’air d’oublier, c’est que depuis que les animaux sont classés comme êtres sensibles, ça s’apparente désormais à de la non-assistance à personne en danger quelle que soit l’espèce, alors on estime que le bien moral est supérieur au bien légal. » Par son activité, il a pu connaître une certaine indulgence de la part de l’autorité publique sur des chevreuils ou des pigeons, mais le renard est l’espèce la plus risquée à sauver selon lui.  

Une représentation faussée ? 

Au-delà de la catégorisation de ces espèces, la question se pose sur leur représentation. Si nous acceptons de les considérer comme nuisibles à l’Homme, quelle idée avons-nous alors d’eux ?

La littérature jeunesse est l’un des moteurs de construction de l’enfant. C’est à ce moment de vie que nous nous forgeons une certaine image de notre environnement. Pour Christian Chelebourg, professeur de littérature à Nancy, la représentation des animaux dans la littérature est bien plus complexe. Stable depuis des années, elle use de l’anthropomorphisme pour imager les animaux : « C’est un concept assez vieux comme avec La Fontaine, qui n’est pas très éloigné du film de Disney Zootopie

Crédit : Vignette La Fontaine « Le Corbeau et le renard », G. Doré ; Charles et Rod.

Crédit : Imagerie d’Épinal. N° 362, Le corbeau malfaisant : [estampe] / P. D.

Le chercheur distingue la fiction animalière de la fiction avec un animal : « La fiction animalière nous apprend des choses sur l’humanité contrairement à la fiction avec un animal. » Dans ces fictions, l’animal totem représente alors le moi intérieur et l’animal doudou, celui de compagnie. Ainsi, il est rare de voir un renard en animal de compagnie puisqu’il est relativement proche de l’Homme par son caractère opportuniste et son régime alimentaire omnivore : « La littérature jeunesse est relativement transparente sur le caractère des animaux. » Mais pour d’autres, la littérature fait partie des facteurs de catégorisation de ces espèces. Amandine Péricard, soigneuse au CSFL (Centre de sauvegarde de la faune en Lorraine) pense que « dès l’enfance, on apprend à leur mettre l’étiquette de nuisibles. » Si certains pensent que les contes sont responsables, le vidéaste Frank Vigna pointe du doigt la presse, qui selon lui a exagéré la situation de la rage dans les années 1980 et alimente une certaine haine du renard dans les médias spécialisés aujourd’hui.

Cette représentation est surtout liée aux stéréotypes qui leur collent à la peau. Si les corbeaux mangent les grains de maïs, les moineaux, eux, mangent les cerises. Et pourtant, ces deux animaux ne sont pas du tout perçus de la même manière : « Le noir du corbeau, c’est un peu satanique et ça se rapproche de la sorcellerie. Donc il faut distinguer la sphère symbolique de l’histoire naturelle. » explique Christian Chelebourg. Pour lui, les stéréotypes évoluent aujourd’hui, tout comme dans le dessin animé Zootopie, ils sont moqués voir caricaturés : « Une bonne part de leur réhabilitation tient aussi à la fiction. Mais l’Homme ne vit plus parmi les animaux, réellement et les stéréotypes perdurent », affirme-t-il. 

Ce va-et-vient entre fiction et réalité remet sans cesse en question ce classement. Si aujourd’hui les termes changent, la réalité reste presque la même. Pour Patrick Haffner, mammologue au Muséum d’histoire naturelle de Paris, « la rupture avec la nature » est l’une des conséquences de cette catégorisation . « La perception que l’on a des animaux a évolué puisque justement, il n’y avait pas ce même rapport. Avant, les hommes avaient une vision très pragmatique de la nature. L’être humain s’est éloigné de son milieu naturel, donc à la fois cela crée une certaine frustration et une idéalisation, mais aussi une certaine crainte », analyse-t-il. Si la notion de « nuisibles » est un non-sens pour la plupart des gens, les protéger reste une solution délicate au vu des dégâts qu’ils peuvent causer. Selon François Moutou, pour les défendre, l’argument de l’utilité est le plus parlant aujourd’hui : « Ce dont je suis sûr, c’est que si l’espèce n’est plus là, je n’en aurais plus. Donc je fais le pari que plus on protège des espèces, plus on aura de réponses à nos questions. »

*Le nom a été changé.